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samedi 9 mars 2013

Réglementer le commerce des armes classiques : un impératif humanitaire

Un traité efficace sur le commerce des armes, qui protège les civils contre les conséquences dévastatrices des transferts d'armes mal réglementés, est aujourd’hui plus urgent que jamais.


Un des objectifs majeurs de ce traité doit être de réduire le coût humain de la disponibilité des armes, en énonçant des règles claires interdisant les transferts d’armes classiques et de leurs munitions lorsqu’il y a un risque manifeste qu’elles soient utilisées pour commettre des violations graves du droit international humanitaire.



Pourquoi un traité sur le commerce des armes est essentiel ?
La réponse à cette question avec Nathalie Weizmann, juriste du CICR, ICI

Source : http://cicr.blog.lemonde.fr/2013/03/09/video-reglementer-le-commerce-des-armes-classiques-un-imperatif-humanitaire/

jeudi 7 mars 2013

Syrie : deux ans de conflit et l'aide humanitaire dans l'impasse

L'ONG Médecins sans frontières (MSF) tire le signal d'alarme sur la situation en Syrie. Le conflit syrien qui a démarré voilà presque deux ans par une contestation politique du régime de Bachar Al-Assad et qui s'est militarisée au fil de la répression sanglante des forces de sécurité a fait au moins 70 000 morts, selon les estimations de l'ONU.
Les Nations Unies ont annoncé mercredi que le cap du million de réfugiés syriens ayant fui leur pays avait été atteint. Au moins 2,5 millions de Syriens ont également été déplacés à l'intérieur du pays.

Dans un rapport titré "Deux ans de conflit en Syrie - L'aide humanitaire dans l'impasse", MSF s'en prend à la fois au régime, qui cible les structures de santé et empêche l'envoi d'aide dans de vastes zones du pays, et à la pusillanimité des institutions internationales et des pays voisins. 

Les premières sont visées parce qu'elles fournissent des moyens insuffisants et persistent à conditionner une bonne partie de leur intervention à l'autorisation de Damas, excluant de facto la majorité de la population des zones rebelles de leur assistance, tandis que les capacités des structures d'aide en zone gouvernementale sont "saturées" et insuffisantes.

Les pays voisins sont fustigés parce qu'ils "ne sont pas prêts" à accorder aux ONG engagées dans des opérations transfrontalières "les facilités logistiques et administratives associées à une reconnaissance officielle", ralentissant leur action, alors même que lesdits pays ont reconnu la coalition nationale syrienne comme seule représentante du peuple syrien.

L'ONG lance un appel aux belligérants et à la communauté internationale : "la paralysie de la diplomatie (...) ne peut justifier l'impuissance de l'aide humanitaire. MSF demande aux parties au conflit de négocier un accord sur l'aide humanitaire pour faciliter son acheminement partout dans le pays, à partir des pays voisins ou à travers les lignes de front".

Les Nations unies ont annoncé mercredi que le cap du million de réfugiés syriens ayant fui leur pays avait été atteint. Ce chiffre ne comprenant que les réfugiés dûment enregistrés, leur nombre réel est sans doute bien supérieur. Au moins 2,5 millions de Syriens ont également été déplacés à l'intérieur du pays. Pour le Haut Commissaire aux réfugiés Antonio Guterres, "la Syrie est entrée dans la spirale d'une catastrophe absolue".

Source : http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2013/03/07/syrie-deux-ans-de-conflit-et-l-aide-humanitaire-bloquee_1843990_3218.html

jeudi 28 février 2013

RENSEIGNEMENT – Des citoyens britanniques privés de passeports puis tués par des drones américains

Une enquête menée par le Bureau d'investigation journalistique pour The Independent pose la question de l'existence d'un lien entre une loi controversée du gouvernement britannique et les attaques meurtrières de drones américains.

Un drone américain MQ-1 Predator.

Depuis 2002 le ministre de l'intérieur britannique est en mesure de retirer le passeport de n'importe quel ressortissant du pays détenteur d'une double nationalité, sur la simple base d'un acte "sérieusement préjudiciable" accompli par celui-ci

Selon ses critiques, le programme est sujet à la controverse car il permettrait au gouvernement de "se laver les mains" du sort de citoyens britanniques suspectés de terrorisme. Peu utilisée auparavant, la loi est surtout appliquée depuis l'arrivée au pouvoir de l'actuel gouvernement de coalition, relate The Independent, qui précise que depuis 2010 16 individus ont été déchus de leur citoyenneté contre 21 depuis 2002.

Les personnes visées par la loi, poursuit le quotidien, se font confisquer leur passeport britannique et sont interdits de territoire, ce qui rend encore plus complexe toute tentative de faire appel auprès du ministre de l'intérieur (qui prend la décision) et pose la question de la légalité du programme. D'autant qu'il apparaît, toujours selon l'enquête, que le gouvernement procède aux retraits de passeports quand les individus sont en dehors du territoire, en vacances parfois. Sur les 21 personnes affectées par la loi depuis 2002, seulement deux ont gagné leur appel, dont une a été extradée aux Etats-Unis depuis.


Le New York Times montre à travers cette infographie l'augmentation des attaques de drones depuis l'arrivée au pouvoir de Barack Obama.

Sur les 16 personnes qui se sont vu retirer leur nationalité depuis 2010, deux sont mortes à la suite d'attaques de drones américains. The Independent site plusieurs cas dont celui de deux ressortissants devenus ensuite la cible de drones. L'un d'eux a été visé à deux reprises et finalement tué l'année dernière en Somalie, juste après avoir appelé sa femme au Royaume-Uni "pour la féliciter de la naissance de leur premier enfant". La famille de la victime estime que les forces américaines ont pu connaître la position précise du père de famille grâce à l'appel qu'il avait passé à sa femme un peu plus tôt. Pour l'avocat de la femme de la victime, il semble y avoir une relation entre le retrait de nationalité par le Royaume-Uni et la frappe du drone américain.

"Il semblerait que le procédé de privation de citoyenneté ait facilité la tâche des Etats-Unis qui ont désigné M. Sakr comme un combattant ennemi, envers lequel le Royaume-Uni n'a aucune responsabilité", a précisé l'avocat. Une porte-parole du ministère de l'intérieur britannique a déclaré aux enquêteurs qu'elle ne commenterait pas des questions de renseignement.

L'organisation Cage Prisonner, qui est en relation avec les familles des personnes touchées par la loi de 2002 met en garde contre une loi "extrêmement dangereuse" qui renforce le sentiment de non-appartenance nationale pour des citoyens nés au Royaume-Uni mais issus de la minorité.

Source : http://bigbrowser.blog.lemonde.fr/2013/02/28/renseignement-des-citoyens-britanniques-prives-de-passeports-puis-tues-par-des-drones-americains/

mercredi 6 février 2013

Mali : les civils menacés par toutes les parties au conflit

L'armée malienne a commis de graves violations des droits humains et du droit international humanitaire (DIH) au cours du conflit qui continue contre les groupes armés, notamment des exécutions extrajudiciaires de civils, selon les témoignages recueillis par Amnesty International lors d'une mission de dix jours au Mali.


L'armée malienne a commis de graves violations des droits humains


Un nouveau document "Mali : premier bilan de la situation des droits humains après trois semaines de combats"  tirant les conclusions de cette mission indique également que les groupes islamistes armés ont commis de graves atteintes aux droits humains et violations du DIH, notamment des homicides illégaux et le recrutement d'enfants soldats.
En outre, il est établi qu'au moins cinq civils, dont trois enfants, ont été tués dans un raid aérien dans le cadre d'une opération conjointe menée par les armées française et malienne afin de stopper l'offensive des groupes islamistes armés.

Alors que les combats se poursuivent au Mali, toutes les parties au conflit doivent veiller au respect du droit international humanitaire - en particulier au traitement humain des prisonniers et prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter les dommages causés aux civils.

Gaëtan Mootoo, chercheur à Amnesty International sur le Mali.

Durant sa mission, la délégation d’Amnesty International a mené ses recherches dans les villes de Ségou, Sévaré, Niono, Konna et Diabaly.
Des exécutions extrajudiciaires et arrestations arbitraires

Amnesty International a recueilli des témoignages indiquant que, le 10 janvier 2013, soit la veille de l'intervention française, l'armée malienne a arrêté et exécuté de manière extrajudiciaire plus d’une vingtaine de civils, principalement dans la ville septentrionale de Sévaré.

Des témoins oculaires ont raconté qu’ils avaient vu des soldats jeter les corps de plusieurs personnes dans un puits dans le quartier Waïludé à Sévaré.

"Une fois que les corps ont été jeté au fond du puits, ils ont tiré des rafales à deux ou trois reprises", a déclaré un témoin.

Plusieurs personnes ont évoqué la façon dont les forces de sécurité maliennes ont apparemment ciblé des personnes soupçonnées d’avoir des liens avec les groupes islamistes armés - souvent sur des bases ténues, telles que les vêtements qu'ils portaient ou leur origine ethnique.

Beaucoup de gens ont réellement peur d'être arrêtés, voire pire, par les militaires. Les forces de sécurité doivent veiller à ce que les civils soient protégés de toutes représailles sur la base de l’appartenance ethnique ou de sympathie politique présumée.

Les autorités doivent ouvrir immédiatement une enquête indépendante et impartiale sur tous les cas d'exécutions extrajudiciaires par les forces armées, et suspendre tout membre du personnel de sécurité soupçonné d'implication dans des violations des droits humains.

De plus, l'armée malienne a procédé à l’arrestation arbitraire de personnes soupçonnées de liens avec les groupes islamistes armés. Amnesty International s'est entretenue avec plusieurs détenus qui ont déclaré avoir été battus ou maltraités durant leur détention.

Par ailleurs, Amnesty International a recueilli des témoignages d’homicides illégaux perpétrés par les groupes islamistes armés.

Un témoin a raconté que des membres des groupes armés islamistes avaient sommairement tué cinq soldats maliens blessés ainsi qu’un civil dans la ville de Diabaly les 14 et 15 janvier, après sa prise par des groupes islamistes armés.

Recrutement d’enfants soldats

En outre, Amnesty International détient des informations selon lesquelles des membres des groupes islamistes armés ont enrôlé de force et eu recours à des enfants soldats dans leurs rangs.

À Diabaly, plusieurs personnes ont raconté qu’elles avaient vu des enfants, certains âgés de dix ans, armés de fusils aux côtés des combattants islamistes.

À Ségou, Amnesty International a pu s'entretenir avec deux enfants soldats en détention - dont l'un présentait des signes de déficience mentale.

Le garçon était silencieux, abattu, et n'était pas en mesure de nous parler – il semblait absent » a déclaré Gaëtan Mootoo.

Le recrutement d'enfants soldats doit cesser immédiatement, et tous ceux qui se trouvent dans les rangs des groupes islamistes armés doivent être libérés.

Des frappes de l’armée malienne et française

Il existe également des indices troublants sur la mort de cinq civils - dont une mère et ses trois jeunes enfants - tués dans un raid aérien lancé dans le cadre d'une contre-offensive menée par les armées française et malienne.

La frappe s'est produite le matin du 11 janvier 2013, le premier jour de l'intervention française, dans la ville de Konna.

Des responsables français ont déclaré à Amnesty International qu'ils n'avaient pas effectué de frappe à cette heure à Konna tandis qu'un membre du gouvernement malien et un haut responsable militaire malien ont confirmé à l’organisation qu'une opération conjointe avait commencé à cibler la ville dans la matinée du 11 janvier avec la participation de l’armée française.

Il est absolument impératif que la France et le Mali ouvrent une enquête afin de déterminer qui a effectué cette attaque. Les résultats doivent être rendus publics dans leur intégralité afin que l’on puisse déterminer s'il y a eu violation du droit international.

Source : http://www.amnesty.fr/AI-en-action/Violences/Armes-et-conflits-armes/Actualites/Mali-les-civils-menaces-par-toutes-les-parties-au-conflit-7699?utm_source=splio&utm_medium=email&utm_campaign=actionaute+f%C3%A9vrier+2013


mardi 5 février 2013

Pour une histoire politique des humanitaires dans la guerre


Il importe de travailler dans la durée lorsque l’on veut analyser les problèmes qui se posent et que posent les humanitaires dans des situations de conflits armés. En effet, le passé éclaire les difficultés du temps présent et montre bien comment l’aide à destination de régions en crise a toujours été une ressource politique pour les belligérants comme pour les pays donateurs. Avec Mary Anderson, Jean-Christophe Rufin, Fiona Terry et tant d’autres, de nombreuses études ont notamment montré que l’assistance de la communauté internationale alimentait les économies de guerre à travers trois principaux mécanismes.

soudan un Pour une histoire politique des humanitaires dans la guerre

En premier lieu, il y a d’abord les pratiques de prédation des combattants qui rackettent les travailleurs humanitaires, revendent les vivres au marché noir et volent le matériel des secouristes pour le recycler en équipements militaires. A un niveau plus subtil, plus difficile à appréhender, les opérateurs de l’aide entretiennent également les circuits commerciaux des zones de conflits armés, où ils achètent de l’essence, louent des maisons, emploient des autochtones et enrichissent les profiteurs de guerre qui, de gré ou de force, financent les factions en lice. En assurant la gestion des hôpitaux ou des écoles, enfin, les humanitaires déchargent les belligérants de leurs obligations sociales et permettent donc de concentrer toutes les ressources locales sur l’effort de guerre. Particulièrement évidents dans les pays pauvres, tous ces problèmes ne sont ni nouveaux ni limités au « tiers-monde ».

En Europe, rappelle l’historien John Hutchinson, ils faisaient déjà débat entre Florence Nightingale et Henry Dunant au moment de la fondation de la Croix-Rouge en 1863. Autrement dit, on ne peut pas les imputer à une dégradation du comportement des belligérants comme le prétend une certaine vulgate sur les soi-disant « nouvelles guerres ». En outre, ils ne doivent pas faire oublier que les enjeux politiques de l’aide ne s’arrêtent pas à des questions matérielles et comprennent aussi des ressources symboliques absolument essentielles. En effet, la représentation de la victime et de la souffrance est un outil majeur de la guerre de propagande qui consiste à diaboliser l’ennemi pour mieux l’isoler et le déshumaniser. De ce point de vue, l’aide internationale ressort bien d’une forme de diplomatie par procuration lorsqu’elle est amenée à légitimer des belligérants ou des résistants.

Pour démontrer les permanences structurelles des problèmes rencontrés et soulevés par les humanitaires aujourd’hui, il convient ainsi de travailler dans une perspective historique. Par-delà les frontières et les analyses qui, à présent, se focalisent uniquement sur les dictatures des pays en développement, il importe par exemple de rappeler l’attitude des Alliés qui militarisèrent et interdirent la distribution de secours dans les territoires occupés par les Allemands pendant les deux guerres mondiales.

Depuis la diplomatie humanitaire des Américains lors de la famine russe de 1922 jusqu’au rôle politique de l’aide au Biafra en 1968 puis au Cambodge en 1979, les cas d’étude historiques ne manquent pas. A chaque fois, l’humanitaire a été racketté, manipulé ou récupéré à des fins stratégiques, renvoyant le vœu de neutralité et « d’a-politisme » de sa version suisse et dunantiste à un objectif idéal mais inatteignable.

En tant que telle, l’instrumentalisation de l’aide n’a donc rien de fondamentalement nouveau, qu’il s’agisse de mettre en scène les victimes pour plaider la cause d’une insurrection armée et justifier une intervention militaire de la communauté internationale, ou qu’il s’agisse au contraire de valoriser l’activisme humanitaire pour se trouver un alibi et refuser de s’immiscer dans un conflit. Aujourd’hui, certains spécialistes parlent d’une « politisation » et d’une « complexification » accrues des procédures de secours dans le monde multipolaire de l’après-guerre froide. Mais leurs analyses se projettent généralement sur des temps assez courts, qui ne dépassent pas les deux ou trois dernières décennies.

Désormais galvaudé et amplifié par la rhétorique globale des organisations intergouvernementales, le concept des « urgences complexes » (complex emergencies), par exemple, est apparu dans les années 1990 et laisse croire à tort que les opérations humanitaires d’autrefois étaient plus « simples ». En réalité, l’impression d’une « complexification » politique des actions de secours signale d’abord nos difficultés à comprendre l’impact et les interactions sociales et économiques de l’aide dans des situations que, par facilité d’analyse, des chercheurs et des journalistes ont pu qualifier de « nouvelles guerres ». Elle se nourrit également de la prolifération et du fort taux de rotation des expatriés humanitaires sur le terrain, une contrainte qui handicape la capitalisation d’expérience et conduit à redécouvrir indéfiniment les enjeux et les obstacles de l’assistance internationale dans des pays en crise.

Pour mieux comprendre les changements en cours, il importe donc de revenir sur l’évolution des stratégies de secours depuis la fondation du mouvement humanitaire « moderne » avec la Croix-Rouge de Henry Dunant en 1863. Le propos est bien de mettre en évidence les éléments récurrents qui structurent et limitent les possibilités d’action en situation de guerre. Il est aussi de souligner la dangerosité du travail humanitaire, tant sur le plan physique que politique. Les opérations de secours en temps de guerre comportent une grande part de risque et, dans la longue durée, aucun indicateur sérieux ne témoigne d’une aggravation en la matière. Au regard des expériences passées, rien ne permet de soutenir que les secouristes d’aujourd’hui seraient davantage exposés à un risque de récupération politique susceptible d’entacher leur neutralité et de provoquer des représailles de la part des belligérants. La « profession » humanitaire n’est pas devenue complexe et dangereuse. Elle l’a toujours été. La remarque vaut d’ailleurs en ce qui concerne ses rapports au militaire. En dépit de la multiplication des interventions armées de l’ONU depuis la fin de la guerre froide, on a en fait assisté à un mouvement de balancier, avec des phases d’intégration totale au militaire pendant les deux guerres mondiales, suivies de périodes d’assouplissement, en particulier au cours des années 1980, heure de gloire du « sans-frontiérisme ».

Aujourd’hui, les humanitaires sont en tout cas beaucoup plus libres et affranchis des armées qu’ils ne l’ont été au moment de la création du mouvement de la Croix-Rouge pendant la seconde moitié du XIXème siècle, quand ils devaient porter des uniformes et obéir aux états-majors pour être autorisés à se déployer sur les champs de bataille. De là à imaginer une dépolitisation des secours en temps de guerre, il y a un pas que l’on ne saurait franchir. Si les humanitaires ont réussi à acquérir une certaine marge de manœuvre, ils n’en demeurent pas moins soumis à de nombreuses contraintes et risquent toujours d’être instrumentalisés par les belligérants et les Etats.

Ce qui a vraiment changé depuis la fin de la guerre froide, c’est finalement la prolifération, la globalisation, la marchandisation et l’institutionnalisation des organisations de secours qui interviennent au cœur des conflits armés, et pas seulement à la marge. De fait, les formes d’action humanitaire ont beaucoup évolué. Parmi les nombreux éléments qui attirent aujourd’hui l’attention, on retient par exemple la judiciarisation de la guerre, l’informatisation de la communication, la formalisation des appels de fonds, la certification des procédures d’assistance, l’amélioration de l’accès à des populations vulnérables, la multiplication des opérations de la paix et l’émergence de nouveaux pays bailleurs comme la Chine, l’Arabie Saoudite, l’Irlande ou l’Inde.

Fondamentalement, la massification des secours et leur plus grande visibilité médiatique ne permettent cependant pas d’affirmer que l’aide serait plus —ou moins— politique. Toutes proportions gardées, chaque acteur humanitaire, pris à l’unité, continue en effet de véhiculer des enjeux symboliques et matériels qui lui confèrent une valeur stratégique aux yeux des belligérants comme des bailleurs de fonds. D’une manière générale, l’action humanitaire se redéfinit en permanence en fonction des contraintes auxquelles elle est confrontée. Dans la durée, sa transformation tient davantage à l’élargissement de son mandat par rapport à la mission originelle du comité de secours aux blessés de guerre de Henry Dunant en 1863.

Source : http://www.grotius.fr/pour-une-histoire-politique-des-humanitaires-dans-la-guerre/


Les humanitaires dans la guerre. Des idéaux à l’épreuve de la politique, Marc-Antoine Pérouse de Montclos – Collection les Etudes de la Documentation française. La Documentation française. 254 pages, 19,50 euros. Date de parution: 6 février 2013.

mercredi 30 janvier 2013

Dans Gao libérée, désolation et règlements de comptes

Saccages, lynchages, châtiments publics. Alors que la France appelle à la mise en place rapide d'observateurs internationaux, la CPI aura fort à faire au Mali.

Des soldats maliens à l'entrée de Gao, le 28 janvier.
Quelques jours avant l'abandon de la ville par le Mujao, le groupe armé qui contrôlait la ville depuis six mois et y faisait régner une loi islamique de fer, un de ses chefs, chargé de la sécurité, avait mis en garde Aboubacar Traoré : Gao allait être le tombeau des "mécréants". Le Mouvement pour l'unicité et le jihad en Afrique de l'Ouest, émanation locale d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), allait y mener un combat décisif contre les forces françaises et maliennes. Gao serait leur tombeau, un piège mortel.


"Ils disaient que leurs hommes se préparaient au martyre avec des ceintures d'explosifs", se souvient le directeur de Radio Koima, qui a tenu tête à tous les groupes rebelles qui ont contrôlé la ville depuis avril 2012. "Et tout à coup, c'était terminé. Quand l'armée française est entrée, ils ont quitté la ville avec leurs derniers chefs. Abdulhakim est parti vers Bourem, à une sortie de Gao, alors que les forces françaises progressaient à l'autre bout de la ville. Il faut croire qu'ils ont eu peur, en fait." Certains chefs, dans une version locale de la disparition du mollah Omar en Afghanistan, se seraient enfuis sur des motos.

Quatre hommes soupçonnés de faire partie de la milice islamiste sont arrêtés par les soldats maliens, le 29 janvier à Gao.
Aboubacar Touré s'autorise un sourire. A plusieurs reprises au cours de l'année écoulée, ses locaux ont été envahis, il a été menacé, on a tiré sur lui, ses journalistes ont été maltraités ; l'un d'entre eux a été laissé pour mort après avoir été roué de coups parce qu'il appelait à manifester contre les amputations. Radio Koima avait réussi à mettre une grande partie de la jeunesse de Gao dans la rue pour protester. En vain. Puis la "radio courage" et son directeur ont dû se taire.
Depuis deux jours, Koima a repris ses émissions en appelant à la raison : "Si vous trouvez un islamiste, ne le lynchez pas, prévenez les autorités". Des combattants perdus du Mujao sont encore embusqués dans les nombreuses maisons vides de la ville. Certains peuvent tenter des actes désespérés. Mais la plupart risquent d'être mis en pièces par la population. Ils ne sont pas les seules cibles de la colère de la jeunesse. Sont également en danger leurs "complices" supposés, recherchés dans les groupes " à peau blanche", touareg ou arabes, qui n'auraient pas quitté la ville.

HOMMES ÉDENTÉS, SANGUINOLENTS

Au bord du fleuve, le matin même, trois hommes ont été découverts sous des bâches dans un entrepôt de grain. Ils ont commencé à être frappés par la foule, accourue depuis le marché voisin. L'armée malienne les a arrachés à la mort, édentés, sanguinolents. Selon les témoins du voisinage, là se trouvait un "marabout", Mohammed Ashimi, qui décidait des jugements et condamnations au sein de l'Al-Hizbah, le bras armé de la police islamique. Il appartient à la communauté arabe, désormais visée dans son ensemble.
Ses membres ont presque tous fui les jours précédant la chute de la ville. Dans le quartier du marché, où les boutiques des commerçants arabes ont été vidées, la belle maison de l'un d'entre eux, importateur de thé, a été pillée. La famille Al-Fatao s'était entassée, à temps, dans une voiture, et a pris la direction du Burkina Faso.

Un homme soupçonné d'être un islamiste, pris à partie par la foule, le 29 janvier à Gao.

Côté touareg, ce n'est pas mieux. Les combattants du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA), les premiers à avoir pris la ville aux forces loyalistes en avril dernier, se sont livrés à de nombreuses exactions avant d'en être chassés par leurs anciens alliés islamistes, Mujao et Ansar Eddine. Mais le mal à la réputation des Touareg était fait. "Ces gens, ils rentrent chez toi avec leur arme, ils mangent ton dîner, ils couchent avec ta femme de force et après ils s'en vont avec ta télévision ou ta radio", résume Dadid Maiga, un des petits vendeurs du marché. Lorsque les islamistes du Mujao ont chassé le MNLA, la population avait d'abord accueilli avec soulagement l'imposition de la charia, qui promettait un retour à l'ordre. Puis sont venus les débordements de la police islamique, sous les ordres de leur chef, Aliou Touré, ancien "gargotier" (vendeur de nourriture dans la rue) et ex-vendeur de peaux de chèvres, tout en imposant, à sa manière fantasque et violente, les châtiments les plus durs, y compris les amputations, filmées par ses propres hommes.

Dans la foulée de ces violences, Touareg et Arabes paient le prix fort. Une forme d'épuration ethnique s'est mise en place à Gao. Il va falloir travailler la ville au corps pour inverser la tendance, sous la houlette des "sages" de chaque communauté, qui ont déjà appelé à la clémence.


Des soldats tchadiens patrouillent à Gao, le 29 janvier.

Pour la population qui agite des drapeaux français, maliens, tchadiens ou nigériens cousus à la hâte, l'heure n'est pas encore au pardon. Al- Tayeb, guide touristique au chômage, exprime l'ambiguïté qui touche même les plus raisonnables : "D'accord, il ne faut pas céder aux amalgames, mais il faut bien reconnaître que tous ces Arabes les ont nourris et accueillis . Je ne sais pas quand ils pourront revenir et ouvrir leurs boutiques." La communauté arabe de Gao est très active dans le commerce.


SACCAGES

En arrivant en ville, en début d'après midi, dans un C130 français, le gouverneur de la ville, le général Mamadou Adam Diallo, tente de lancer des appels au calme et à la réouverture des magasins. Des gendarmes et des policiers devraient arriver en renfort rapidement. Dans la foulée, il part visiter sa résidence, bâtiment à l'architecture coloniale, ainsi que les bâtiments de l'administration, et reste bouche bée devant les saccages.

Le maire de Gao, Sadou Touré, l'accompagne dans cette exploration des dégâts. Plusieurs de ses hôtels, dont le Bidji, qui faisait aussi boîte de nuit, ont été raclés jusqu'à l'os par les pillards. Rebelles touareg ou population, simples badauds, tout le monde s'est servi. Des montagnes de bouteilles de bière cassées témoignent de l'application des combattants du Mujao. Tout de même, le maire formule un peu d'espoir : "Ce sont des individus qui ont été le cheval de Troie , pas les collectivités (...). Nous pouvons vivre ensemble. Moi, je suis d'ethnie peul, mais je ne peux pas vivre sans mon Arabe, sans mon Touareg."


Une jeune fille malienne achète de la viande au marché de Gao, le 29 janvier.

Pour les pillages, c'est déjà trop tard. Pour les lynchages, il est encore temps d'agir. Dans les rues de Gao, il y a désormais quelques patrouilles de soldats maliens avec une poignée de Tchadiens et de Nigériens, plus quelques éléments touareg de l'armée loyaliste pour éviter le chaos. Le bain de sang redouté n'a pas eu lieu, mais ce qui arrive dans les huit quartiers peut néanmoins échapper à cette force modeste.

LYNCHAGE

La prise de Gao s'est faite selon un schéma implacable. Une colonne de l'armée française et de l'armée malienne, avec près de mille hommes et du matériel lourd, a ceinturé la ville. Les frappes aériennes se sont intensifiées, visant les bâtiments où le Mujao avait ses quartiers et son matériel militaire. Gao était entourée sur plusieurs axes, quand des avions français se sont posés, à l'aube, à l'aéroport. Des véhicules sont sortis des avions, et ont commencé à progresser en ville. Un détachement du Mujao, parti à leur rencontre, a été éliminé. L'un de ses survivants est revenu vers le centre sur une charrette pour donner l'alarme, tirant en l'air. Déjà, des jeunes armés de gourdins et d'armes blanches l'entouraient et le lynchaient.

Mercredi 30 janvier, des forces spéciales françaises ont pratiquement répliqué l'opération à Kidal, la troisième grande ville du nord du Mali, en s'établiassant à l'aéroport. Une colonne de 2 000 soldats tchadiens progresse avec les éléments du général El-Hadj Gamou, essentiellement des Touareg loyalistes, et devraient arriver rapidement à Kidal.


Un soldat français près de Tombouctou, le 28 janvier.
La suite, c'est-à-dire la poursuite des opérations sur le terrain immense du désert, avec la possibilité de voir les combattants des groupes islamistes se réorganiser, promet d'être plus délicate.

En attendant, Gao renoue avec ses habitudes. Dans la cour de Radio Koima, une petite stéréo joue de la musique, avec des lumières qui clignotent au rythme de la guitare. La police islamique qui traquait ce genre d'infractions s'est évanouie. De tous les drapeaux noirs salafistes qui flottaient sur la ville, il n'en reste plus qu'un, que personne n'a encore eu le courage d'aller arracher, au sommet de l'antenne de la radio-télévision nationale. Les autres traces du Mujao sautent aux yeux à chaque pas.

CHÂTIMENTS PUBLICS

Près de la mairie, des soldats français passent au crible les bâtiments administratifs à la recherche de pièges ou d'explosifs. Des ceintures d'explosifs ont déjà été trouvées, affirme une source militaire française. Non loin, la place de l'Indépendance, qui avait été rebaptisée "place de la Charia". C'est sous son préau qu'on exécutait, en public, les châtiments. Pratiquement chaque vendredi, les coups de fouets pour les hommes surpris à fumer, en possession de whisky en sachet ou s'étant rendus coupables d'autres broutilles. Mais aussi, pour les voleurs, amputations, parfois d'une main et d'une jambe à la fois. Al-Tayyeb est venu assister à ces séances du vendredi, comme tout le monde. "Quand on coupait la main ou le pied, ils mettaient un chèche autour de la blessure. Pendant qu'ils coupaient, les hommes criaient, criaient. Ensuite, ils les emmenaient à l'hôpital."
L'avancée des forces françaises et maliennes.

Source : http://www.lemonde.fr/international/article/2013/01/30/desolation-et-vengeance-dans-gao-liberee_1824366_3210.html

jeudi 17 janvier 2013

Les allégations sur des exactions de l'armée malienne se multiplient

Les rumeurs se multiplient concernant des exactions de l'armée malienne contre des personnes soupçonnées d'appartenance et d'intelligence avec les groupes islamistes armés, qui ont conquis le nord du Mali. L'habitant de la ville, qui a préféré garder l'anonymat, dit avoir été témoin d'une exaction vendredi 11 janvier. Depuis la route qui longe un camp militaire situé non loin de l'hôpital de Mopti, il aurait vu un homme être fusillé par l'armée au sein du camp. Certaines personnes de son entourage lui ont dit avoir vu des personnes emmenées dans le cimetière et tuées.


Un gendarme malien surveille une rencontre des chefs d'état-major à Bamako, mardi 15 janvier.
"A Mopti, c'est la chasse à l'homme. Les enquêtes ont montré que les islamistes ont déjà des représentants dans la ville. L'armée dispose d'une unité qui mène les enquêtes. Certains sont arrêtés et fusillés", raconte au téléphone un habitant de cette ville de plus de 100 000 habitants, située sur le fleuve Niger, au centre du pays.

Dans la ville, les rumeurs font état de dizaines de cas. Mais rien ne permet pour l'instant de les accréditer. Des organisations de défense des droits de l'homme enquêtant sur ces allégations, notamment celles rapportées par cet habitant de Mopti, n'ont pas été en mesure à ce jour d'établir l'identité des victimes présumées.

Mais elles confirment les soupçons de la Fédération internationale des droits de l'homme — la FIDH, qui enquête notamment sur dix cas présumés à Sévaré, un faubourg de la ville. Florent Geel, responsable du bureau Afrique de l'organisation, précise que la FIDH est "sûre à 100 % qu'une personne, accusée d'appartenance avec les groupes armés djihadistes et qui a pu être identifiée, a disparu. Des témoins l'ont vue être emmenée par des militaires. On pense qu'elle a été exécutée. On n'a pas encore d'éléments probants sur l'exécution. On enquête sur le cas de neuf autres personnes qui auraient été arrêtés et exécutées sommairement pour 'intelligence' supposée avec Ansar Dine". Des cas lui ont été signalés à Mopti, mais les témoins refusent d'en dire davantage aux organisations. "A mon avis, le phénomène est réel, même si l'on n'en connaît pas l'ampleur. Beaucoup de sources différentes l'affirment", assure-t-il.

CONTRÔLES ET DÉNONCIATIONS

Depuis que l'état d'urgence a été décrété au Mali, le 11 janvier, les contrôles militaires se sont multipliés, notamment autour de Konna, Sévaré et Mopti. A Sévaré, rapporte la FIDH, les services de sécurité maliens procèdent à des fouilles systématiques des passagers aux nombreux check-points, et ont appréhendé plusieurs personnes en provenance notamment de Konna en possession d'armes dissimulées dans leurs bagages. "On sait que des personnes ont été arrêtées avec des armes, et que certaines sont toujours détenues. On ne sait pas dans quelles conditions. Avec l'état d'urgence, on ne nous laisse pas entrer dans les camps militaires, notamment au sein du quartier général de l'armée à Sévaré, où sont détenues des personnes", précise Florent Geel.

Les militaires enquêtent, viennent arrêter les suspects chez eux ou lors de contrôles dans la rue, confirme l'habitant de Mopti. Tout ce qui peut paraître suspect est à bannir, comme les longs manteaux d'hiver que portent habituellement les hommes de la ville. "Cela peut cacher des armes, c'est suspect", rapporte l'habitant. A partir de 19 heures, il n'y a plus personne dans les rues : les militaires ont ordre de tirer sur toute personne qui a un comportement suspect. Cette traque des islamistes présumés se fait avec le soutien et l'aide de la population.
"La population est d'accord et aide l'armée en dénonçant ceux qui sont islamistes et sont pour la guerre. Depuis que les islamistes ont pris Gao, on connaît les personnes de Mopti qui ont dit être pour le djihad. Ces complices facilitent l'entrée des djihadistes dans les villes"
, affirme l'habitant. Mais, reconnaît-il, parfois un simple "doute" suffit, car "il ne faut pas perdre de temps", même si "beaucoup de gens pensent que des innocents sont également dénoncés". Parmi les organisations de défense des droits de l'homme, la crainte de voir des règlements de compte tourner en actes de vengeance est grande. "Mais on ne tue pas comme ça, il y a des enquêtes. On vous emmène dans le camp militaire et une commission vous interroge", assure l'habitant de Mopti. 


LA PEUR DES INFILTRATIONS

Parmi les organisations de défense des droits de l'homme, la crainte est grande. "Ce phénomène est amplifié par trois considérations : la tension qui règne du fait du conflit ; l'infiltration des djihadistes jusqu'à Bamako et au sud du pays ; et les fortes tensions ethniques entre Songhaï, Touareg, Arabes et Maures notamment. Le risque de représailles est grand, notamment envers les Touareg, qui ont été vus nombreux à quitter Tombouctou et Gao après le début de l'intervention française", s'alarme Florent Geel.

L'histoire de la prise, jeudi, de la ville-pivot de Konna, située à seulement 110 kilomètres de Mopti, illustre la peur des infiltrations. "Jeudi, c'est jour de marché à Konna et ils en ont profité. Les islamistes se sont déguisés en bergers, en transporteurs, en badauds pour entrer dans la ville et l'envahir totalement. Une fois entrés, ils ont tiré sur les militaires à la mitrailleuse", rapporte l'habitant de Mopti. L'intervention française qui a permis de chasser les islamistes de Konna n'a pas apaisé les peurs de la population de Mopti. "Ça fait six jours que l'armée française bombarde et tue à Konna, mais on nous a dit qu'il y a encore des rebelles cachés dans la ville. Ils sont prêts à tout pour s'immiscer au sein de la population", s'inquiète l'habitant. "On sait que les combattants djihadistes se cachent au milieu de la population et ont une stratégie de dispersion, confirme Florent Geel. Cela crée des inquiétudes, car ils ne sont pas toujours identifiables. Cela peut d'ailleurs donner lieu à des bavures." 

Des bavures que les organisations comme la FIDH appréhendaient dès le début des troubles au Mali, du fait notamment du manque de préparation des forces maliennes, mais aussi africaines. "L'armée malienne n'est pas formée, notamment au droit international, alerte Florent Geel. Jusqu'à présent, il a également manqué au Mali la volonté de structurer et d'équiper l'armée, par peur de coups d'Etat contre les dirigeants, d'où l'instabilité militaire et l'insubordination des forces armées. Ajouté au sentiment national d'avoir été humilié par des groupes armés et notamment des Touareg, cela donne un cocktail explosif."

Source : http://www.lemonde.fr/afrique/article/2013/01/15/les-allegations-sur-des-exactions-de-l-armee-malienne-se-multiplient_1817444_3212.html

mardi 11 décembre 2012

Mali : Deux poids, deux mesures


Au Mali, dont la partie nord est passée depuis avril 2012 sous le contrôle de groupes islamistes, les Nations unies estimaient récemment à 4,6 millions le nombre de personnes menacées par la faim, à 120 000 le nombre de déplacés internes et à 200 000 celui des réfugiés dans les pays voisins. Sur cette toile de fond dramatique, la destruction des mausolées ajoutant au désastre, les médias n'ont pas manqué de relayer, dès le printemps, les appels des ONG et de l'ONU à enrayer la famine naissante dans la région. La disette, la violence et le fanatisme semblent accabler au quotidien la population du Nord, tandis que l'aide internationale serait très largement bloquée.

Tout n'est pas faux, malheureusement, dans ce sombre tableau. Cependant, à écouter ce que disent les quelques organisations humanitaires présentes dans la région de Tombouctou et Gao, apparaît une image plus nuancée et complexe de la situation sociale et politique qui y règne. La famine dont le spectre fut agité, non sans raison compte tenu du conflit et de l'extrême fragilité de l'économie rurale sahélienne, n'est pas apparue ; des poches de malnutrition sévères ont été constatées mais elles sont limitées, accessibles aux secours et ne semblent pas s'étendre. La circulation des convois humanitaires est aujourd'hui nettement plus facile, en réalité, qu'elle l'était jusqu'en avril dernier lorsque l'armée malienne "contrôlait" le nord du pays et entravait les mouvements, au nom des impératifs de la lutte contre les indépendantistes du Mouvement national de libération de l'Azawad (MNLA). Les prix des denrées de base sur les marchés ont baissé, probablement du fait de routes d'approvisionnement ouvertes vers l'Algérie. Les mouvements de retour de réfugiés et déplacés se sont considérablement amplifiés durant l'été et au début de l'automne, avant de diminuer en octobre, en rapport avec l'annonce d'une probable intervention militaire. Ces gens rentrent non par adhésion au rigorisme salafiste, mais du fait des baisses de taxes sur les biens de première nécessité et du contrôle des prix des aliments, de l'eau et de l'électricité, le tout étant financé par les divers trafics auxquels sont associés les groupes islamistes [1].

Amnesty International (AI) et Human Rights Watch (HRW) ne ménagent aucun camp mais elles ne peuvent empêcher la polarisation politique des résultats de leurs enquêtes. Ainsi les Touaregs du MNLA indépendantiste ainsi que les milices formées par l'armée nationale ont-ils recruté des enfants-soldats, comme les groupes islamistes, mais seuls ces derniers semblent être considérés coupables devant l'opinion publique de cette pratique. Alors que les viols ont plutôt diminué au cours des derniers mois, du fait du retrait de l'armée et de l'ordre imposé par les nouveaux maîtres (qui s'en sont cependant parfois rendus coupables), la charia n'est montrée que dans ses manifestations les plus brutales, notamment les amputations (AI et HRW en ont recensé sept) et les flagellations. Loin d'être quotidiennes, ces violences odieuses, dénoncées à juste titre, sont-elles pires que les assassinats et rackets, largement ignorés dans les discours publics, perpétrés par l'armée lorsqu'elle était présente ? Et l'on semble par ailleurs ignorer qu'au Mali comme ailleurs, la charia peut aussi être considérée par la population comme une forme de justice prévisible et impartiale, par opposition à des systèmes judiciaires et une police inefficaces et corrompus qui font le lit des islamistes. La lutte antiterroriste est assurément un enjeu sérieux et la crise politique, économique et démographique que traverse le Mali est très profonde. Instrumentaliser ces peurs légitimes en les concentrant, à coup de généralisations sélectives, sur les malversations commises par les islamistes permet de justifier une intervention militaire mais n'aide pas à y voir plus clair.

(1) Mali : Islamists Lure Back Northerners [http://goo.gl/Y7gsJ], IRIN, oct. 2012.


Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, professeur associé à l'Institut d'études politiques (Paris) et membre du Crash.

Source : http://www.alternatives-internationales.fr/deux-poids--deux-mesures_fr_art_1180_61645.html#note1

samedi 8 décembre 2012

Goma, l’humanitaire dans une guerre particulière

 L'armée congolaise est revenue à Goma le 3 décembre après que les rebelles du M23 se sont retirés de la ville. (AFP/Phil Moore)

Ce fut un camp hérissé de tentes en plastiques, ce n’est plus qu’un dépotoir. A Kanyarucina, il n’y plus que la lave, noire et dure, et le spectacle du volcan Nyiaragongo environné de brumes pour servir de cadre grandiose à des déchets qui semblent avoir été abandonnés par une foule une fuite.

L’impression est juste : à cinq kilomètres au-dessus de Goma, le camp avait accueilli une foule de déplacés, au cours des derniers mois. Lorsque l’offensive du dernier mouvement rebelle en date, de la région, le M23, a repris à la mi-novembre, il est devenu clair que les combats de déplaçaient vers la capitale du Nord Kivu, dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Sur la route de la guerre en mouvement, il y avait Kanyarucina et ses dizaines de milliers de déplacés.

En quelques heures, toutes les personnes installées là depuis des mois avec des moyens de fortune ont empaqueté ce qu’elles pouvaient et pris la fuite tandis que l’offensive surprise des rebelles, approchait de Goma.

Kanyarucina s’est vidée en même temps que les militaires congolais fuyaient les fronts après deux jour seulement d’affrontement et une  manœuvre de contournement des rebelles. Ainsi se mène la guerre au Congo, avec des foules en mouvement et une armée qui semble toujours pressée de leur emboîter le pas. De ce camp, les piétons étirés en longues colonnes ont gagné d’autres camps, d’autres sites. Certains au bord du lac Kivu, en pleine saison des pluies, sans réserves ni nourriture, avec un risque de choléra qui hante toujours la région à cette période de l’année.

"Situation is under control"

Puis Goma est tombée, pour la plus grande surprise de ceux qui auraient pu aider ces déplacés : les responsables de l’action humanitaire, depuis les ONG jusqu’aux fonctionnaires des Nations unies, employés par les agences de l’ONU ou par la Monusco (mission de stabilisation onusienne).

"Jusqu’au dernier moment, la sécurité me disait : 'situation is under control, situation is under control' [la situation est sous contrôle] comme si les casques bleus allaient empêcher la chute de Goma, et on me le répétait encore alors que le [mouvement rebelle du] M23 entrait déjà dans Goma", s’émerveille une source haut placée dans le dispositif humanitaire de l’ONU à Goma.

En clair : jusqu’à la dernière seconde, aucun mécanisme au sein des nations unies n’a permis de déterminer que l’attaque rebelle allait menacer Goma, et aboutir à sa chute. Pour pouvoir s’organiser, gérer l’urgence, il aurait fallu bénéficier d’informations fiables quant à la progression des lignes de front, ou de ce qui en tenait lieu, puisque l’armée régulière ne s’est opposée qu’à deux reprises à la poussée rebelle avant de décrocher avec femmes, enfants, et parfois animaux domestiques (on a signalé l’existence de chèvres dans les rangs congolais lorsque ceux-ci ont fui Goma, à pied, en direction de petites villes du lac qu’ils ont en partie pillées les jours suivants).

Face aux risques de pillages et de combats, de nombreuses ONG qui n’avaient pas été surprises par les combats ont donc évacué une partie de leurs employés étrangers. "On déploie une énergie énorme pour la sécurité", soupire le chef de mission d’une ONG sur place. Les "personnels non essentiels"de l’ONU ont été évacués aussi dans un joli désordre, et trompent l’ennui à Entebbe, en Ouganda, dans les hôtels du bord du lac.

Dans l’effervescence et l’urgence, personne n’a encore pris le temps de s’interroger sur cette forme de débâcle. Personne, parmi les analystes des ONG ou ceux des Nations unies, pas plus que les spécialistes militaires de l’ONU dont les bataillons font partie de la Monusco, n’avaient envisagé la possibilité d’une offensive rebelle préparée dans le plus grand secret. Depuis que les rapports des groupes d’experts des Nations unies, qui mettent en avant l’implication du Rwanda et de l’Ouganda voisin aux côtés de la rébellion, entraînent des pressions, et une petite série de sanctions, contre la rébellion et ses parrains, le relations avec les observateurs étrangers se sont rafraîchies. L’information, c’est aussi le nerf de l’action humanitaire.

Or, de nombreux experts estimaient que le M23 était en train de progresser en direction de la région du Masisi, au nord-ouest de Goma, pour étendre les zones sous son contrôle, mais n’oserait pas s’attaquer à la capitale régionale du Nord Kivu.
Ils se trompaient. Pendant quelques jours, le chaos a régné parmi la majorité des acteurs humanitaires, du moins ceux qui étaient encore là.



 Des Congolais ont manifesté à Goma le 6 décembre pour dénoncer l'inaction des Nations unies et du gouvernement après la prise de la ville par le M23, le 20 novembre. (AFP/Phil Moore)

Deux semaines plus tard, les rebelles, suite à de fortes pressions, se sont résolus à quitter Goma pour s’installer dans les environs. Les forces de la police congolaise assurent tant bien que mal la sécurité de l’agglomération d’un million de personnes. Mais une grande partie des ONG qui oeuvrent dans le développement ou les programmes au long cours, continuent de faire coucher leurs expatriés, chaque soir, au Rwanda voisin. Les organisations liées à l’urgence, elles, fonctionnent à présent à plein volume.

Selon le dernier décompte, il  y a eu 128 000 déplacés supplémentaires dans Goma et les environs au cours des journées de crise. La population d’un camp, celui du lac vert, a doublé en l’espace d’une nuit quand la ville voisine de Saké a été la cible d’une contre attaque de troupes loyalistes, alors qu’elle avait été prise par les rebelles 48 heures plus tôt. Il y a actuellement 21 camps au Nord Kivu, gérés par le HCR, et 31 "sites spontanés" dont le nombre menace de continuer à augmenter.

Parmi les organisations présentes à Goma et dans les environs, l’urgence, c’est de se consacrer aux  déplacés. Ceux qui ont été chassés de chez eux depuis les mois ou les années précédentes, et les victimes des dernières phases de ce long conflit. A OCHA, l’agence des Nations unies en charge de la coordination humanitaire, Caroline Péguet, chargée de la coordination pour le Nord Kivu, parle de "déplacements pendulaires" : le mouvement des populations qui vont et viennent dans la région au hasard des évolutions militaires. Un calvaire. Et un cauchemar logistique. Elle décrit les différentes priorités des ONG et de l’ONU dans cette phase : assurer des distributions d’eau, mais aussi de petites quantités de nourriture (3 kg) et d’objets essentiels à la vie dans ces conditions (par exemple des jerrican en plastique pliables), le tout en poids plume, pour "éviter de fixer les gens".

Par exemple, on distribue des rouleaux de bâche qui permettent d’organiser une protection pour des dizaines de personnes, mais n’incitent pas à rester.
C’est l’un des grands problèmes de la région : compte tenu de la violence imposée par les différents groupes armés à la population dans les campagnes, de plus en plus de déplacés décident de rester à proximité des villes.

Prés des camps de Mugunga, on trouve des boîtes de nuit, des marchés (où il est possible d’acheter l’aide tout juste distribuée), et des maisonnettes construites par des déplacés qui sont en train de faire de cet endroit une banlieue pauvre et excentrée de Goma, mais où le prix des "parcelles" (terrains) est abordable, alors que l’équivalent dans Goma est hors de prix. "La priorité, maintenant, c’est d’assister sur les lieux de retour", explique Caroline Péguet.

La machine humanitaire s'est mise en place

Dans les premiers jours après la prise de Goma, une machine humanitaire s’est mise en marche sur place, afin d’assurer des distributions de nourriture quelque soit le lieu où se trouvent les populations déplacées, grâce au Programme alimentaire mondial (PAM), un temps déstabilisé par l’urgence et qui a remis en route son système de distribution (par des ONG ou des transporteurs locaux, entre autres), avec devant lui des stocks pleins pour des mois, selon Hien Adjemian, chargé de la logistique sur place.
 
Dans un second temps, des "foires fermées" avec des coupons distribués aux déplacés sont organisées prés des habitations d’où les familles avaient fui à l’origine. Avec ces coupons, il est possible d’acheter des objets de première nécessité à des commerçants sélectionnés. Une forme de "prime au retour", dans les régions accessibles, notamment dans le Rutshuru, au nord de Goma. Dans le Masisi, en revanche, où les besoins sont énormes, la présence de multiples groupes armés fait de cette région en altitude, au nord-ouest de Goma, un semi-désert humanitaire.

Dans l’immédiat, c’est surtout aux alentours de Goma que sont entrés en jeu les spécialistes de l’urgence médicale. Comme MSF (voir film). Ou le CICR (Comité international de la Croix rouge), au sein  duquel, comme pour le reste des acteurs étrangers dans la région, l’attaque de Goma faisait seulement partie d’une des multiples "scenarios".
Dés le 20 novembre, jour de la prise de la ville, une équipe du CICR est sortie de ses locaux pour évaluer les besoins. "La première urgence opérationnelle, c’est les blessés et l’eau" explique Frédéric Boyer, chef de la sous-délégation Nord-Kivu. A l’hôpital général, il n’y avait le jour de la prise de la ville, plus un médecin, plus une infirmière. Cela s’explique. Nul ne savait quel serait le résultat de l’attaque de la ville.

Il a fallu évacuer des blessés, commencer à renforcer les capacités médicales Il a fallu évacuer des blessés, commencer à renforcer les capacités médicales Depuis le 21 novembre, le CICR, comme MSF, opère non stop, grâce à des renforts envoyés en urgence. Une quarantaine expatriés sont présents au Nord-Kivu dans l’équipe CICR ces jours-ci.